Dorothée,
ouvreuse & enthousiaste

16 Janvier 2016

Infos

Âge : 29 ans
Profession(s) : ouvreuse et comédienne
Nationalité(s) : française
Signe distinctif : rit encore aux blagues du public sur les baignoires (loges du rez-de-chaussée).

 

Actus

Travaille 6 jours sur 7 à l'Odéon-Théâtre de l'Europe, dans le 6ème.

Sera à l'affiche de la pièce Les Trois Sœurs, d'Anton Tchekov, mise en scène par Victoria Sitjà avec la Compagnie Les Rivages de Maxim Prévot, les 22 et 23 avril au Théâtre de Verre
 

Quand on est ouvreur, on joue un rôle, on s’invente un personnage !
— Dorothée

L'interview

Rencontre avec la pétillante Dorothée, ouvreuse à l'Odéon-Théâtre de l'Europe.
Depuis trois ans, elle accueille le public chaque soir de représentation. Petit aperçu d'un métier un peu particulier.

 
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Comment devient-on ouvreur ?

Il n'y a pas de recette! Pour ma part je fais du théâtre depuis toute petite, et en arrivant à Paris j'allais voir beaucoup de pièces, un peu par hasard. Ça représentait un certain coût, mais si tu veux aller voir un spectacle, il y a toujours moyen de se débrouiller. J'ai donc pris un petit boulot pour le journal La Terrasse, qui m'a permis de découvrir des lieux, et parfois de profiter des places restantes et des invitations de dernière minute. Je venais souvent distribuer devant le théâtre de l'Odéon, et en sympathisant avec les ouvreurs, j'ai fini par candidater. Après un premier entretien réussi, j'ai commencé à travailler, d'abord très épisodiquement pour des remplacements et des après-midi dans le cadre des Bibliothèques de l'Odéon, puis sur les durées d'exploitation des pièces. Quand on est ouvreur, on joue un rôle, on s'invente un personnage. Tu parles bien, tu es claire, et si tu te trompes de porte, tu dissimules ton erreur derrière une petite visite improvisée! Lorsque tu te retrouves aux baignoires, tu entends dix fois les mêmes blagues sur la température de l'eau et le bain moussant. Même après plusieurs années ça me fait encore rire. Il y a aussi le lieu, qui est vraiment idéal, entre le superbe cadre de la Place de l'Odéon et les dispositifs scéniques peu communs que l'on peut voir aux Ateliers Berthier (autre lieu de programmation situé dans le 17ème arrondissement).


À quoi ressemble un contrat d'ouvreur ?

Un ouvreur a un contrat de vacataire, qui correspond à quatre heures par jour travaillé, auxquelles viennent s'ajouter des heures supplémentaires si le spectacle est plus long. On travaille six jours sur sept : trois jours de garde, comme les infirmiers, où l'on reste du début à la fin du spectacle, et trois jours où l'on s'en va une heure et demie après le début de l'embauche. Les longs spectacles peuvent te faire gagner un peu plus grâce aux heures supplémentaires, mais les anciens ont la priorité. En ce qui me concerne, je complète avec d'autres petits boulots, parce qu'il est difficile de subvenir à ses besoins en tant qu'ouvreur, surtout à Paris!

 

 

Raconte-nous une soirée type.

Il faut arriver une heure avant le spectacle. On file au vestiaire enfiler notre tenue et assister au brief, qui n'est pas systématique mais souvent nécessaire, surtout s'il y a des scolaires ! Avant l'arrivée du public, on met la salle en place, on réajuste les fauteuils qui ont été déplacés par le ménage, etc. Les portes ouvrent environ 15 minutes avant le début du spectacle, et ensuite commence le petit quart d'heure de rush : placer les gens, les recentrer s'il y a des places vides, gérer l'arrivée des retardataires, le tout dans la joie et la bonne humeur ! C'est drôle de voir à quel point le sujet d'un spectacle influence le comportement des personnes dans la salle. Pour Ivanov, la mélancolie du personnage avait littéralement déteint sur le public ! Pendant la représentation, soit je m'isole pour travailler mes textes de mon côté, soit je reste à discuter avec les autres. 


Y a-t-il une hiérarchie chez les ouvreurs ?

Il y a des titulaires qui sont là depuis 25 ans. Les hommes ne sont pas tout à fait ouvreurs mais « contrôleurs ». C'est une distinction qui date de l'ancienne convention collective, dans laquelle les femmes étaient celles qui plaçaient, les hommes ceux qui contrôlaient aux portes. Les anciens sont confrontés à une nouvelle relève, composée de filles et de garçons, souvent comédiens, mais aussi étudiants en droit, ou tout juste sortis de Master de théâtre…

 
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Qui est le spectateur-type ?

En arrivant au théâtre, tout d'un coup les gens sont dans un lieu particulier, ils sont comme lobotomisés. Etant donné que nous sommes là pour les aiguiller, ils se laissent aller : si on dit à gauche, ils vont systématiquement à droite ! On retrouve toujours un peu les mêmes : il y a ceux qui essaient de se replacer à l'orchestre sans demander, et que l'on prend la main dans le sac comme des enfants ; il y a les scolaires qui crient ; les garçons qui veulent impressionner leur poulette en donnant un pourboire, qui sont toujours très vexés de nous voir refuser. Dans le théâtre public, les ouvreurs sont rémunérés, donc pas censés recevoir de pourboire. C'est parfois un peu rageant, mais ça permet d'éviter de créer des problèmes entres nous. 


Quel serait ton meilleur souvenir d'ouvreuse ? 

Après le spectacle, il y a les pots de « première » et de « dernière », qui sont des moments absolument géniaux où tout le monde est présent, des comédiens aux ouvreurs, en passant par la régie. Il y a eu quelques soirées mémorables ! Par exemple la dernière des Nègres, de Jean Genêt, dans une mise en scène de Bob Wilson. Tout le monde était mélangé, la soirée allait jusque dans les coulisses, et nous petits ouvreurs avons pu découvrir l'envers du décor, les loges des acteurs… Ça restera un très bon souvenir. 

 
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Merci Dorothée et à bientôt !